Moi quand on me parle de Uwe Rosenberg, je pense automatiquement à placement d'ouvriers, gestion agricolo-animalière Bac+12, et habitants que tu dois nourrir régulièrement sous peine de souffrir beaucoup plus qu'eux. Atiwa, l'une de ses dernières grosses productions en date, revient bien sûr avec ces ingrédients qui tout le "charme" des œuvres de l'auteur ... mais avec pas mal de surprises au programme.
Déjà, car on a affaire ici à un thème loin d'être banal. Vous connaissez les roussettes paillées ? C'est une espèce de chauve-souris frugivore d'une province montagneuse secrète du Ghana (un indice est dans le titre) vitale pour l'environnement du coin, car elle excrète les graines permettant de sauvegarder les réserves menacées par la chasse, l'exploitation forestière et l'extraction aurifère. Vous êtes donc amenés dans Atiwa à développer une communauté en acquérant des terres et gérant des animaux, tout en participant à la sauvegarde d'une espèce qui vous rendra continuellement de fiers services.
Et autant le dire tout de go, je trouve que le sujet en jette sa maman (expression de vieux qui se la joue jeune poli). Pas juste parce que j'adore Batman, mais parce que c'est un sujet détonnant, jamais vu à ma connaissance, et qui ici insuffle une âme de dingue au titre, autant sur la forme (la savane cela vous gagne) que dans le fond salutaire et profondément honnête du propos. Alors oui vous allez me dire le gars il veut faire parler et vendre, mais non : Il s'est fendu il y a quelques années d'un bouquin sur le sujet, preuve que le sujet lui tient à cœur et qu'il voulait profiter du média ludique pour en parler.
Et cela n'est rien comparé au gameplay, qui a vraiment réussi à me surprendre. Et pourtant, on est au devant d'une structure de jeu archi-classique.
Une partie qui se déroule en 7 tours, avec 3 ouvriers à jouer à chaque tour; Vous avez accès à un grand plateau proposant différents espaces d'actions servant généralement à générer des ressources ou récupérer des cartes terrain pour agrandir votre lieu de vie; Chaque carte terrain ou lieu dispose de 9 cases où vous pourrez faire apparaître, sous contraintes, une famille, un arbre, une chauve souris ou du bétail (chèvre ou animal sauvage) ...
Le twist, c'est l'incroyable cycle de vie qui régit l'ensemble et qui va diriger chacune de vos décisions. Car dans Atiwa, tout est lié : Les chauves souris peuvent relâcher des graines qui permettent la naissance d'arbres qui vont produire des fruits qui vont attirer des chauves-souris. Mais vous allez devoir régulièrement couper vos arbres pour créer de nouvelles habitations et attirer de nouveaux habitants, qui vont vous demander de faire naître plus d'animaux qui vont favoriser la pousse des arbres. Mais chaque famille accueillie va polluer (et donc vous enlever définitivement de l'espace de vie) tant qu'elle n'est pas sensibilisée à la cause des roussettes, mais pouvoir les manger au lieu de les accueillir chez elle ...
Difficile de tout expliquer en détail, mais le jeu regorge de ces imbrications savoureuses, et cet aspect est magnifié par la présence de plateaux d'approvisionnement personnels à chaque joueur qui vont autant limiter les ressources récupérables (et donc maximiser la tension dans vos décisions), que permettre de déclencher des "combos" de développement supplémentaire hyper gratifiants à chaque fin de manche si vous avez libéré assez suffisamment d'espaces.
Les va-et-vient incessants (volontaires ou non) entre ce plateau et le monde que vous créerez durant la partie donnent assurément du crédit à l'inclusion thématique totale du jeu, clairement la grande réussite d'Atiwa, et un put... de modèle à suivre pour le futur du genre (souvent malmené de ce côté là il faut dire). Et même si on peut lever un sourcil devant la règle bizarre de pouvoir déplacer temporairement trois chauves-souris sur une carte annexe, elle trouve une raison logique par la sortie nocturne rassasiante d'un chiroptère qui donnera naissance plus tard à un arbre !
Et forcément, je l'avoue, ma partie de découverte fut un vrai plaisir ludique, et le jeu a en plus toujours su trouver un accueil chaleureux à chaque fois que je l'ai fait découvrir à un nouveau public. Malheureusement, la magie ne dure qu'un temps, et Atiwa perd rapidement de son attrait après quelques passages sur la table.
On pourra déjà citer pour cause un développement plutôt stéréotypé qui ne permet finalement pas assez de variance dans les stratégies possibles. Oui l'or ou les chauves-souris offrent des points non négligeables en fin de partie, mais dans Atiwa le nerf de la guerre est la population, et l'essentiel de chacune de vos parties consistera à en amasser le plus vite possible tout en ayant toujours assez de nourriture pour ne pas subir des malus préjudiciables.
Est-ce que vous allez stresser pour cela ? Non, car vous aurez toujours possibilité de sacrifier une bête, forcer une de vos vilaines familles à se restaurer avec de la roussette crue ou vider vos arbres de leurs fruits, au cas-où. Et c'est d'ailleurs là l'autre gros point de discorde du jeu...
Car dans Atiwa, la difficulté est vraiment trop aseptisée. Entre la pollution facilement évitable et (au pire) très peu marquante, le plateau d'actions qui propose trop d'alternatives pour vous empêcher de réussir à faire ce que l'on veut, et la phase de reproduction trop gratifiante pour se sentir en danger sur les ressources... on est ici loin des jeux "serrés" et aux choix cruciaux auxquels le maître de l'Eurogame à l'allemande nous habitue généralement.
Et le fait que la construction soit réduite à sa plus simple expression (sans contraintes marquantes), que plein d'espaces d'actions ne sont jamais utilisés, font qu'Atiwa est un jeu davantage centré sur une course à l'optimisation intéressante mais un peu répétitive. .. plutôt qu'être un vrai combat contre les éléments qui vous mettra en face d'un réel défi pour la survie d'une espèce menacée !
Est-ce une défaut totalement préjudicable ? Non, car l'avantage dans tout cela, c'est qu'avec ses règles simplifiées, on s'y amuse facilement sans se prendre la tête (si vous êtes habitués au genre). Et que le fait qu'il soit aussi court en temps de jeu que fluide dans son déroulé permet de le proposer à des Eurogamers qui veulent se découvrir. N'est-ce pas assez de bons points pour le faire rentrer dans votre ludothèque à vous ?

