Des fois, c'est quand même pas de bol. Il suffit un matin qu'un chef d'Etat mal réveillé, suite à une fête des voisins trop arrosée, rippe par inadvertance sur le gros bouton de sa malette nucléaire, pour déclencher dans la foulée un conflit géopolitique mondial causant la quasi fin de l'humanité.
Le côté positif de la chose, c'est que cela nous donne un cadre thématique des plus originaux pour Resurgence, le dernier eurogame de chez Pixie. Mais est-ce suffisant pour créer autant l'urgence de l'acheter que de tenter de survivre dans un Moscou post-apocalyptique ?
L'œil de Moscou
Améliorer votre refuge, arpenter les rues de la ville à la recherche de survivants et de précieuses denrées, réaliser des missions pour améliorer votre réputation, ... sont quelques unes des choses que vous allez pouvoir effectuer dans Resurgence. La base de vos agissements repose sur un sac de jetons ouvriers à votre couleur, une escouade composée au départ d'un Héros et de 6 Journaliers que vous allez pouvoir renforcer tout au long des 6 manches qui composent une partie.
Justement, c'est lors de la première phase de chaque manche que vous allez devoir tirer des ouvriers de votre sac et les placer sur votre plateau Affectation, dans un des trois emplacements possibles. Le nombre d'ouvriers dépend du niveau de développement de votre Refuge (4 au départ, pour un maximum de 6). Votre plateau Affectation lui, prend place devant un paravent, à l'abri du regard de vos adversaires, pour un qui est révélé en même temps que ceux des autres joueurs au début de la phase de Commandement (II).
Mais avant d'utiliser vos jetons, il faut calculer vos points de commandements affectés à chaque zone. Un jeton éros compte pour 3, quand un Spécialiste 2 et un simple Journalier 1, et les joueurs totalisant le plus gros score dans chaque zone gagne le droit d'avancer d'une case sur la piste Commandement correspondante (voir deux cases si le total dépasse 4).
À noter qu'à chaque fois que le jeton d'un joueur avance sur une case affichant un symbole, il gagne ledit bonus. Ces pistes sont aussi intéressantes dans la mesure où atteindre les cases finales offrent des points de victoire, et que les deux joueurs les plus avancés sur chaque piste à la fin de partie remporteront des PV supplémentaires.
Ensuite, en commençant par le premier joueur, vous êtes invité à choisir un jeton de votre zone d'affectation et le déployer dans la région correspondante (phase Action des Ouvriers, III). Vous l'avez pris depuis le métro ou le port ? Il faudra alors l'envoyer sur un des emplacements du plateau général, en respectant à la fois la couleur de la zone et le type d'ouvrier demandé, et vous acquitter d'une ressource au choix par jeton déjà présent (qu'il soit ennemi joueur ou Mutant, monstre placé au début de la manche suite à un tirage de carte spécifique).
Tout jeton pris de la zone Refuge doit être envoyé sur votre plateau personnel Abri. Celui-ci se compose de 10 salles réparties sur trois étages, en sachant que vous n'avez accès au départ qu'au premier étage et surtout qu'à la première salle du complexe. Pour utiliser les autres salles, il faudra au préalable les déblayer (vous gagnerez dans le même temps un bonus aléatoire), et pour accéder aux étages supérieurs, il faudra pouvoir dépenser en fin de manche un certain nombre de ressources Munition et Santé (une gestion qui se cumule à celle des denrées de base Nourriture, Carburant et Pièce détachée) pour en ouvrir l'accès.
Sachez que chaque manche se termine par une phase d'entretien qui vous permet notamment de reprendre tous vos jetons joués (placés dans une défausse en attendant que votre sac soit vide), de gagner des ressources pour les missions accomplies et de faire évoluer votre complexe. C'est aussi à ce moment-là que les marchés de cartes Mission et Survivant sont remis à jour, et que la prochaine carte Evènement est tirée.
Vous êtes arrivés au terme de la sixième manche ? Il ne reste plus qu'à ajouter à votre total de points actuels des PV pour les niveaux de Refuge, de munitions et médocs atteints, un bonus de 1 pour 3 ressources de base non utilisées et de vérifier les cartes Directive (objectifs communs). Et celui qui a le plus de points remporte le titre de chef des terres désolées !
Guerre chaude
À n'en pas douter, Resurgence propose une recette qui pourra faire frétiller les papilles de nombreux joueurs un tant soi peu habitués aux joutes cognitives. Si l'ensemble pourra sembler trop familier pour certains, j'adore le mélange entre bagbuilding (mon petit pêché mignon), le placement d'ouvriers cachés et les nombreuses courses aux majorités (toutes liées aux ingénieuses pistes Commandement), qui a le grand mérite de proposer un cocktail de réflexion immédiat qui sied avec le thème proposé.
C'est sûr, le parti pris artistique post-apo-sovietique particulier du plateau et des cartes pourront laisser froid une grande frange des joueurs, et je regrette que l'effort d'immersion se soit arrêté notamment à la porte des cartes Mission ,qui auraient eu beaucoup plus d'impact selon moi avec un petit visuel, ou au minimum un petit texte d'ambiance.
Mais s'il y a bien un domaine du jeu où le sujet est parfaitement respecté, c'est dans sa composante économie. Resurgence a beau proposé un panel varié de 5 ressources, la partie gestion de denrées est serrée comme un corset de Marie-Antoinette avant une réception mondaine de sa majesté ! Ici chaque acquisition d'un morceau de pain est une épreuve, chaque coût d'action importante doit être planifiée méticuleusement plusieurs tours en amont, et il n'est en plus pas rare que votre stratégie soit mise à mal par des adversaires qui vont sauter sur une case du plateau de jeu avant vous, vous obligeant à vous défausser d'une denrée précieuse supplémentaire !
Cette interaction passive, qui peut détruire un tour de jeu et faire réviser les noms d'oiseaux à table, fait beaucoup dans le sel de Resurgence. Et si la programmation de début de manche peut causer des moments de réflexion trop intenses pouvant ralentir le déroulée d'une partie, elle oblige à se réadapter continuellement aux conditions du moment. Ce qui "matche" finalement parfaitement bien avec une vie dans un monde post-apo non ?
Mais Resurgence, c'est malheureusement aussi un équilibre général qui laisse perplexe. Mon premier point d'achoppement serait à chercher du côté de la construction d'abri, qui est à la fois extrêmement complexe à développer (il faut procéder à des déblayages fréquents et payer un coût astronomique pour accéder aux étages supérieurs), pour une rétribution très peu motivante. Car en plus d'offrir des bonus totalement aléatoires (qui en plus peuvent créer de l'injustice, vu qu'ils sont tirés d'un pool commun au début de partie), ces salles proposent pour la plupart des versions d'actions communes pas si intéressantes que cela.
Bien sûr, qui dit emplacement privé, dit possibilité de compenser un blocage inopiné sur le plateau général, ce qui peut sauver un tour de jeu. Mais l'impression de montée en puissance est quand même en deçà de ce que l'on pourrait attendre du développement de notre lieu de vie, et j'ai un peu la même sensation avec des cartes Mission trop basiques qui pour la plupart n'offrent que des avantages immédiats ou des points de fin de partie, au lieu de nous donner envie de nous battre pour une arme ou une capacité nous facilitant la "vie" durant la partie.
Il faut aussi évoquer les jetons Survivant, dont l'extrême variété me semble, avec du recul, un peu plus préjudiciable au plaisir de jeu que le contraire.
La qualité indiscutable vient du fait que cela rend la construction de son sac vraiment prenante. Quels spécialistes choisir pour ma stratégie ? Dois-je évincer mes jetons Journalier ? Ces questions ajouteront une part de réflexion agréable, et leurs réponses une vraie satisfaction quand le tirage idéal que vous aviez imaginé en secret se produira devant vos yeux malicieux. Mais trop de spécialistes tuent les spécialistes selon moi, et avec deux emplacements maximum dédiés sur le plateau commun, il faut souvent que toutes les étoiles s'alignent pour pouvoir en profiter à moindre coût en ayant toutes les ressources à disposition.
Et le plus dérangeant peut-être avec tout cela, c'est que tout ce que je viens de dire n'est vrai ... qu'à 4 joueurs. Forcément, avec moins de concurrence sur les pistes Commandement, de malus en cas de multiples adversaires sur un emplacement, et plus d'emplacements à disposition à votre tour de jeu (c'est mathématique), l'aspect survie et rigueur de développement sont alors moins prégnants à l'esprit quand vous jouez à Resurgence à 2 ou 3.
La balance penche alors différemment, les émotions diffèrent. Mais j'ose à penser que malgré une bulle pas parfaitement au centre du niveau, l'ensemble est assez solide et attrayant dans sa conception pour donner envie à des joueurs "intermédiaires" de s'y pencher sérieusement.