Je vais être clair, moi la bestiole du Gévaudan, j'ai jamais trop suivi "l'affaire" (je venais à peine de naître, en 1764...). Et le Pacte des Loups, classique cinématographique français qui reprend l'histoire originelle dans ses grandes largeurs, j'ai bien du le voir une fois, mais je ne m'en souviens vraiment plus du tout.
Et pourtant, la petite hype autour de La Bête, premier projet de l'éditeur Multivers, a rapidement fini par me donner une furieuse envie de m'y essayer. Et je crois que j'ai bien fais, car c'est tout simplement ... le meilleur jeu de chasse à l'homme auquel j'ai pu jouer !
Monstroplante
La Bête fait partie de ces jeux de Tous contre Un" où chacun des camps a un objectif bien à lui. Un joueur doit incarner la bête, une créature indéterminée qui doit pour l'emporter faire 25 victimes avant la fin des trois années que comptent une partie. Les autres joueront les quatre pions enquêteurs, bien décidés à empêcher le festin de se faire, tout en ayant bien envie de découvrir la vraie nature du cauchemar des lieux.
Car il faut savoir ici que si la bête se choisit son identité secrète parmi 5 au départ, elle aura à disposition les 5 monstruosités du jeu sous le trait de jetons Trace. En jouer un face visible sera une aide puissante, puisque cela permet de déclencher la capacité spéciale de la créature affichée. Reste que si un enquêteur rejoint le lieu occupé actuellement ou une saison auparavant par la bête, et que le jeton Trace de la saison coïncide avec l'une de ses spécialités, il lui ôte son usage jusqu'à la fin de la partie. Voir définitivement la vie si c'était le type de créature qu'elle avait choisie !
Une saison de La Bête débute toujours par le tirage d'une carte événement, imposant une règle spéciale pour le tour à venir, puis l'arrivée d'une recrue que les enquêteurs vont pouvoir placer dans une des villes du grand plateau commun de la région. Selon la saison en cours, les enquêteurs pourront déployer soit un dragon, qui protège totalement l'endroit, soit une milice, qui sauve une victime potentielle en cas d'attaque.
Vient ensuite le moment de la créature. Une petite phase de remise à niveau lui permet de récupérer le jeton Trace et la carte ville laissés respectivement deux saisons et une année complète auparavant. Ensuite, elle doit choisir un jeton Trace (dont elle peut activer la capacité en mettant son symbole face visible) et une carte ville secrète stipulant sa prochaine destination. Une action qui déclenche le tour des enquêteurs, qui peuvent alors se concerter et déplacer les meeples "humanoïdes" de la carte de deux à trois cases chacun (la dernière possibilité ne leur permettant toutefois pas de protéger le lieu d'arrivée).
Et c'est là que l'on révèle la carte Ville choisit par l'entité maléfique. Il n'y a ni dragon ni enquêteur sur les lieux ? La bête fait autant de victimes que la soustraction de 5 moins son nombre de déplacement (repas symbolisé par des gouttes de sang en plastique à poser à côté de la ville d'apparition). S'il y a un "gentil" sur sa position ou sur celle de la saison précédente ? La créature repart bredouille (dans le premier cas seulement), et une enquête est lancée.
C'est là que la comparaison jeton Trace et spécialité du joueur vue plus haut est réalisée. Avec de fâcheuses conséquences possibles si la situation échappe à la monstruosité !
Le conquérant de la lumière
Et comme dit plus haut, je peux sans détour placer La Bête dans mon gratin du genre.
C'est sûr, mon avis ne sera pas le plus "expert" possible, n'ayant pas joué aux références souvent citées de la traque sur table (comme Les Lettres de Whitechapel et La Fureur de Dracula). Mais ce qui est certain, c'est que cette boîte coche toutes les cases de ce que j'attendais d'un jeu de chat et la souris !
Il y a déjà des règles claires, rapides à expliquer et compréhensibles par la majorité (ce qui le rend facile à sortir avec des tablées variées). On peut aussi mettre à son crédit un thème bien présent, qui réussit le pari de nous sortir du gimmick "criminel en liberté que les gentils policiers doivent arrêter" qui semble être la référence dans le milieu. Mais il y a surtout ce gameplay aussi intéressant que sachant générer des émotions, et ce quelque soit le camp auquel on appartient au début du jeu.
Vous le verrez en endossant le costume de la bête, c'est bénéficier d'une vraie puissance (par le panel de pouvoirs à sa disposition) et d'une capacité de se mouvoir en secret qui sont absolument grisantes. On prend véritablement plaisir à emmener les enquêteurs dans une direction pour finalement passer dans leur dos et réaliser une vraie hécatombe ensuite. Mais cette position apporte aussi une tension vivace, entre la pression générée par le rapprochement des "gentils" (dont la mauvaise analyse pourra faire perdre le bénéfice d'un jeton Trace), et l'obligation de réaliser 25 meurtres en moins de douze tours qui est un ratio vraiment pas évident à tenir.
Jouer enquêteur n'empêche pas de jolies sensations, tout aussi prenantes. Difficile de ne pas parler de la composante communication, incroyablement fun quand on essaie de deviner à la fois la carte ville choisit par la bête, la stratégie globale de son ennemi (pour éviter ne pas se faire distancer), tout en essayant d'envoyer les enquêteurs sur les jetons Trace qui leurs correspondent pour lui enlever définitivement des armes.
La coopération est d'ailleurs primordiale dans La Bête, car le nombre sera résolument votre seul moyen de compenser la faiblesse relative des personnages (qui sont dénués de capacités et ont des déplacements beaucoup plus limités). Forcément, cela rend les prises de risques aussi obligatoires qu'à double tranchant, donc parfait pour créer des micros événements dans une partie dont le dynamisme ne faiblit jamais durant la grosse heure de jeu requise.
Est-ce que certains cartes saisons sont un peu trop vagues ou fortes ? Est-ce qu'une erreur malheureuse (dans les deux sens) peut mettre fin à une partie plus vite que la durée d'explications des règles? Est-ce qu'il faut que les joueurs se donnent un minimum dans leurs rôles respectifs pour que La Bête révèle tout son potentiel ? Difficile de ne pas dire oui à tout.
Mais ce n'est vraiment rien par rapport à ce qu'apporte La Bête à une table, grâce à un équilibre savamment étudié et un plaisir de jeu résolument présent qui valent le détour, assurément !

