L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte des classes
Karl Marx
La messe est dite, bienvenue dans Hegemony, un jeu énooorme recréant la lutte des classes dans notre société capitaliste moderne dont l'objectif était initialement (je cite l'auteur), "un moyen de sensibiliser divers personnes à l'économie, la politique et l'économie politique". Mais avez-vous vraiment la carrure pour mener des Hommes sur ces terrains hautement risqués ?
L'homme est par nature un animal politique
Hegemony est un jeu purement asymétrique (dans la veine de Roots ou Kauri) où chaque joueur va incarner une classe sociale et essayer de la rendre la plus prospère possible. Chaque classe va avoir sa propre façon de jouer et de scorer.
À deux joueurs, vont s'affronter la classe capitaliste et la classe ouvrière. À trois, la classe moyenne essaiera de tirer son épingle du jeu quant à quatre, c'est l'Êtat qui tentera de concilier tout le monde.
On va pas se mentir : Hégémony est un jeu très dense, avec beaucoup de règles et des spécificités par classe et pourtant ... le jeu est très fluide. Une partie se déroule en 5 manches au cours desquelles vont se dérouler plusieurs étapes :
- Une phase de Préparation : On avance le pion de manche, chaque joueur complète sa main à 5 cartes puis chaque classe va rafraichir le plateau de jeu (la classe ouvrière va réduire sa prospérité et faire venir de nouveaux ouvriers selon la politique d'immigration et les classes moyenne et capitaliste vont pouvoir rafraîchir leur marché d'entreprises).
- Une phase d'Action : C'est le cœur de la manche. Chaque joueur va pouvoir jouer une carte de sa main pour son effet ou défausser une carte de sa main pour effectuer une action spécifique propre à sa classe. C'est assez simple et fluide, mais le nombre d'actions spécifiques propres à chaque classe peut donner un peu le vertige lors d'une première partie. Au final, on s'y retrouve plutôt vite, certaines actions étant communes à plusieurs classes.
- Une phase de Production : Chaque entreprise va produire pour son propriétaire des biens et des services (santé, éducation, influence, nourriture ou luxe) mais ce-dernier devra payer les salaires de ses employés. Puis les classes moyenne et ouvrière devront nourrir leur population (oui, c'est bien connu : les riches et l'état ne mangent pas...). C'est durant cette phase aussi que le FMI va contrôler la santé financière de l’État.
Si l’État emprunte trop ... Le FMI intervient et modifie les politiques du gouvernement en cours (vous l'aurez compris, le jeu pousse loiiiiiin la simulation !). Enfin, chaque classe va payer ses impôts selon un calcul résumé dans une aide de jeu format tableau excel qui peut faire un peu peur ... Mais si on s'y penche dessus, c'est très logique et bien ficelé !
- Une phase d'Élection : Pour chaque nouvelle politique proposée pendant la phase d'action, on va faire un vote. Chaque classe possède des cubes de sa couleur que l'on met dans un sac pour symboliser l'influence politique de cette classe. La classe capitaliste mettra d'autant plus de cubes qu'elle possède d'entreprises qui tournent à plein régime tandis que la classe ouvrière tire sa force politique de sa masse, c'est donc sa population qui déterminera combien de cubes sont ajoutés au sac.
Puis chaque classe décidera si elle est pour ou contre cette nouvelle loi et l'on piochera 5 cubes du sac pour déterminer le résultat de l'élection. À cela peut s'ajouter de l'influence personnelle que chaque classe peut défausser pour orienter le verdict.
- Une phase de décompte des points : Les points sont comptés à la fin de chaque manche (il y a très peu de scoring de fin de partie) selon les critères de chaque classe.
La classe capitaliste gagnera notamment des points en fonction du trésor qui se trouve dans son capital, alors que la classe ouvrière gagnera des points en fonction du nombre de ses syndicats (et pendant la phase action en augmentant sa prospérité). La classe moyenne pourra augmenter sa prospérité en fonction de ses entreprises pleinement opérationnelles, alors que l’État scorera en fonction de sa popularité auprès de chacune des classes mais également par rapport à son suivi de l'agenda politique qui lui dicte les politiques qui doivent être en vigueur à chaque manche.
Au bout de cinq manches, la classe ayant le plus de points de victoire est déclarée vainqueur et peut allégrement exercer sa domination sur le reste de la société.
La force humaine contre l'argent
Le nerf de la guerre dans Hégémony, c'est la politique !
En tête du plateau, se trouve un tableau des politiques divisé en 7 politiques, chacune avec trois positionnements (allant du socialisme au néo-libéralisme pour cinq d'entre elles et du mondialisme au nationalisme pour les deux autres). On y retrouve : La politique fiscale (plus ou moins d'entreprise nationales), le marché du travail (les salaires minimum), l'imposition, les aides sociales : santé et allocation (le coût d'accès aux services de santé public), les aides sociales : éducation (le coût d'accès à l'éducation), le commerce extérieur (les taxes sur l'impôt/export et le nombre de contrats étrangers possibles) et l'immigration (le nombre de nouveaux travailleurs qui vont rejoindre le plateau).
Pour réussir à mener votre classe à la victoire, il va falloir surveiller constamment les politiques en vigueur et les influencer à votre avantage. Chaque classe possède comme action commune la proposition d'un projet de loi, le joueur va alors choisir une politique et placer son marqueur de loi sur l'une des sections adjacentes à la politique actuelle. Le vote sera résolu à la phase d'Élection.
Comme dans la vrai vie, la classe capitaliste possède les moyens de production et va s'arranger pour que les salaires soient bas, que l’État impose peu et que le commerce extérieur soit florissant, alors que la classe ouvrière veillera à défendre le droit des travailleurs et l'accès à des services public de qualité. La classe moyenne naviguera entre les deux, essayant de tirer son épingle du jeu.
Parmi les actions spécifiques à chaque classe, la classe ouvrière va pouvoir affecter des travailleurs à des entreprises, acheter des biens et des services aux autres classes ou augmenter sa prospérité en fournissant santé, éducation et luxe à sa population. Ce joueur pourra également déclarer des grèves ou proposer une manifestation si ses conditions de travail sont insatisfaisantes. La classe capitaliste quant à elle pourra acheter de nouvelles entreprises ou acheter et vendre des biens et des services sur le marché international afin de maximiser ses profits.
La classe moyenne se situera entre les deux avec un panel d'actions communes aux deux classes, tandis que l’État pourra résoudre les évènements qui lui sont propres et cherchera à s'attirer les faveurs de toutes les autres classes.
C'est vraiment la lutte des classe !
Hégémony réussit une prouesse ludique incroyable : nous plonger dans une simulation socio-économique de la société actuelle pendant 4h de jeu sans que l'on voit le temps passer ! Rarement le gameplay et le thème d'un jeu de société n'ont aussi bien fusionné.
Ne nous mentons pas on est sur un public expert ++ : le jeu est dense, fourmille de petites règles qui font l'effet "Mais nan ?! Ils ont pensé à ça aussi dans le jeu ?!" et pourtant c'est fluide, les tours s'enchainent et le jeu nous fait vivre plus qu'un simple instant ludique entre amis. On comprend les mécanismes de l'économie actuelle et on retrouve cet aspect "Roll Play" où l'on prend un réel plaisir à incarner à fond sa classe, avec ses intérêts et ses ambitions.
Le jeu n'est pas engagé pour autant et ne prend pas parti sur tel ou tel système politique : il se contente de nous faire comprendre et nous rendre acteur de la machine économique. Tout est bien ficelé et on ressent le travail énorme qu'il y a eu derrière la création d'un tel jeu !
L'interaction entre joueurs est partout, que ce soit lors des votes des lois, pour acheter et vendre ses biens et ses services ou pour embaucher des travailleurs en fonction des entreprises disponibles. On se marre autour de la table en entendant des phrases que l'on aurait jamais pensé prononcées par nos amis. Spoiler alert : il peut être risqué de jouer à une partie d'Hégémony avec des amis qui ne partage pas du tout vos opinions politiques !
Cependant, on peut lui reprocher une certaine répétitivité à la longue : une fois que l'on a compris comment fonctionne notre classe, on risque de faire souvent les mêmes actions et d'autres actions spécifiques sont rarement jouées et donne l'impression de complexifier inutilement les règles (la manifestation par exemple). Enfin, l'ordre de jeu fixe (ouvriers puis classe moyenne, puis capitalistes et enfin l’État) peut pénaliser la classe moyenne qui se fait souvent couper l'herbe sous le pied par la classe ouvrière.
Malgré cela, le jeu reste une expérience à vivre au moins une fois (de préférence à 4) par sa richesse et ses interactions omniprésentes.
La suite ?
Hégémony propose deux petits extensions :
- Evènements Historiques qui permet de se replonger dans des évènements marquants des dernières décennies, modifiant légèrement les règles et la mise en place de chaque manche. Ça complexifie un peu le jeu sans pour autant l'alourdir trop et ça participe grandement à l'immersion politique !
- Control & Crisis, qui ajoute un automa pour un mode solo (ou un joueur supplémentaire). Personnellement, le jeu reposant sur les interactions entre joueur, je ne vois pas trop l'intérêt d'y jouer en solo. Quant à l'automa, il est assez complexe à mettre en place et risque de gâcher un peu la "spontanéité" du jeu. L'extension propose également un nouveau paquet de crises à gérer pour l’État (on sait jamais, si jamais vous connaissiez déjà par cœur les cartes de base...). De mon point de vue, cette extension est clairement dispensable.
Hégémonic Project (l'éditeur) a également annoncé une extension pour fin 2026 : Shadows of Authority (via un financement participatif) qui devrait rajouter pas mal de contenu : reste à espérer qu'une version retail en VF voit le jour !
Et pour les petits curieux, l'auteur propose également un "Concept Book" qui rentre dans les détails de tous les concepts abordés dans le jeu, ainsi que les origines de la création du jeu et pas mal d'infos sur les sciences politiques et économiques. C'est un bouquin de SES mais en plus cool.